La Chambre

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Jonathan Caron du Collège Lionel-Groulx, finaliste dans la catégorie collégiale. Photo: Gabrielle Doutre

Le jour de son anniversaire, on se sent toujours un peu plus exceptionnel qu’à l’habitude. Peut-être est-ce parce que l’univers semble s’intéresser à soi après un an d’ignorance ou peut-être est-ce tout simplement parce qu’intérieurement, on sent que la maturité fait soudain son effet, surtout s’il s’agit de son vingt-et-unième anniversaire.

Majorité obligeait, il fallait donc se sauver, le temps d’un an du moins, dans quelques états américains et mener une vie de débauche en toute légalité dont le leitmotiv serait «sex, drug and rock and roll». 

Je ne disposais que d’un monstre toussotant qui me servait de véhicule, répondant affectueusement au nom de Lolita, et d’à peine cinq cents dollars canadiens pour ladite aventure.

 Quelques adieux plus ou moins bouleversants me suffirent avant de quitter mon petit Québec dont je gardais des souvenirs peu enviables. Un brin de changement, c’était ce que j’éprouvais! Alors quoi de mieux qu’un road trip pour célébrer ma majorité internationale.

Il eût été palpitant de mentionner que j’eusse éprouvé des difficultés aux douanes, ou que Lolita eût rendu l’âme en chemin, si seulement c’eût été le cas. Non, mon voyage fut des plus pénibles sur le plan romanesque. Je longeai tout de même la côte est des États-Unis avec cette impression de liberté que l’on ne ressent que trop peu souvent. En quittant le Vermont pour le Massachusetts, je me mis à nommer tous les états américains en prenant soin, comme le veut la coutume, d’en oublier quelques-uns pour me rendre compte que je n’étais en effet pas plus exceptionnel qu’à l’habitude. Maudit soit le Delaware que j’oublie à tout coup!

À peine arrivai-je au large de la péninsule de Cape Cod que les ennuis commencèrent : d’une part, je n’avais ni gîte où loger pour les prochains jours, voire les prochaines semaines, et d’autre part, mon anglais craignait pour mourir à un point tel qu’on me riait en pleine figure à la fin de chaque pause. Ce n’était seulement pas si l’on me soupçonnait de parler une autre langue. Enfin, je réussis à manger une bouchée au restaurant Catch of the Day: «a speciality», qu’on m’eût dit. Je ne savais pas trop ce qui baignait dans mon assiette, ce midi-là, sinon un ramassis de fruits de mer, mais ce fut délicieux.

J’en profitai pour mimer mon périple à la serveuse qui semblait s’intéresser à mon récit dont je lui servais une version un peu plus rocambolesque que la réalité pour la séduire. Une si belle femme au teint de chérubin, on ne crache pas là-dessus! Je lui dis que je me cherchais une chambre de passage où séjourner. Par miracle, elle connaissait une amie dont la tante offrait ce genre de service. Elle déchira un morceau de napperon sur lequel elle inscrit l’adresse et un nom: Mrs Douniacha. Pour sûr, cette Douniacha se devait d’être russe. Je remerciai la serveuse, lui promis que je reviendrais et quittai le restaurant, le ventre plein et la soif étanchée.

Je trouvai la maison en fin d’après-midi. Pas de surprise, elle fut comme je me l’imaginais: la maison américaine typique des années quarante pour famille bien nantie, grande, invitante, avec une baie vitrée, des volets chancelants et dégarnis, des auvents décolorés causés par un soleil trop tapant et une haie bien taillée pour la mettre en valeur. Bref, une maison qui avait du vécu, mais qui avait su se conserver malgré le temps avec élégance : tout ce qu’il y avait de plus classique, quoi!

J’entrai dans cette demeure et je vis ce qui sembla être Douniacha, affairée à la cuisine : une femme à la tête hirsute et aux traits sévères. Je lui souris: elle me fusilla du regard – non sans stupéfaction. Nul doute que c’était elle, la maîtresse de maison. Je sentis qu’il serait difficile de lui expliquer ma situation sans me faire renvoyer, mais je n’eus pas eu à lui expliquer mon histoire qu’elle me fit signe de la suivre à l’étage, comme si elle comprenait mon langage corporel. Elle me présenta ce qui, je présumais, deviendrait ma chambre pour les prochains jours. Puis, elle me dit dans un anglais tout aussi douteux que le mien: «Tiens, fais-en ce que tu veux, pourvu que tu nous fiches la paix.» Après quoi, elle me quitta.

La pièce qui se présentait à mes yeux était pratiquement vide, et les tentures étaient défraîchies, mais elle me parut très familière et chaleureuse. La lumière qui y pénétrait, surtout, y ajoutait pour beaucoup: une lumière franche découpait en angle les murs en de multiples carrés de telle sorte que lesdits murs semblaient être peints de diverses couleurs, comme si un peintre y avait laissé sa marque. Le spectacle qui s’offrait à moi était saisissant et envoûtant. Je soupirai de joie, me dirigeai vers la fenêtre, l’ouvris, puis m’écriai, serein : «Bonne fête, mon Éric!» 

Aussitôt, Douniacha revint à ma porte dans la sévérité qu’on lui connait et me lâcha, d’un ton sec: «Shut up!»

Je sus que nous allions bien nous entendre, elle et moi.

Lieux géographiques: Québec, États-Unis, Le Vermont Massachusetts Péninsule de Cape Cod

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