Décalage

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Charles Roy

Bianka déposa lentement sa valise dans le vestibule de l'appartement de sa soeur. Au premier coup d'oeil, il lui semblait que l'écho de cet endroit était perpétuel et flou. Non, elle n'y avait jamais mis les pieds: elle n'avait pas dormi depuis 24 heures. Ou depuis 10 ans, c'est selon.

Elle pouvait peut-être s'allonger un peu. Mais pourquoi? Pour être en meilleure forme? Mais alors, pour quelle raison? Il lui sembla que les lieux de transition dont elle faisait l'immanquable composition depuis quelques jours n'avaient pas de différence avec ce logement trop bien rangé pour elle. Toujours cette interminable attente. Terminaux d'autobus. Aéroports. Ambassades. Guichets. Comptoirs de service. Sièges. Sièges. Toilettes publiques. Couloirs vastes favorisant la circulation. Combien de temps avait-elle encore à fixer le temps filer sur les horloges, à meubler des sites stériles?

Pouvait-elle seulement en quantifier l’épuisement passé, présent ou futur?

« Fais comme chez toi » disait une note. Elle ria légèrement. Chez toi.

Elle se rendit à la salle de bain. Elle trouva au plus profond d'elle-même une trahison jaillir lorsque les premiers filets de chaleur croula sur son corps. Comment se faisait-il qu'elle puisse jouir de ce luxe? Ça faisait pas moins d'un an qu'elle se lavait à l'eau froide, qu'elle prenait garde de ne pas trop manger par économie, qu'elle payait maigrement de quoi satisfaire ses besoins premiers à coup de gouttes de sueur que son front accouchait douloureusement à chaque fois.

« Non mais quelle idée d'aller se ''ressourcer'', se ''retrouver'' ailleurs! Ne sommes-nous pas là où nous avions toujours été? Ici? »

Pourtant, et elle le constata en soupirant, Bianka conservait encore cette angoisse liée à l’absence de sa définition propre.

Sous l'eau elle se sentait coupable parce qu'elle ne comprenait pas en quoi, elle plus qu'un autre, plus qu'eux ou elles, pourquoi Bianka Deschamps avait, elle, droit à une douche chaude? Par le seul fait qu'elle était née ici, et maintenant? Pourquoi un juif a-t-il souffert avant de mourir à Auschwitz? Parce qu'il était né là-bas, à cette époque? Pourquoi l'araignée qu'elle noya par accident au fond de la baignoire coula jusqu'aux égouts? Parce qu'elle est née araignée? Parce qu'elle est née ici, il y a quelques jours? Les deux?

Nous définissons-nous par l'endroit et l'heure où nous sommes nés?

Bianka Deschamps. Née à Pointe-Claire le 9 avril 1978.

Quel est le lien entre le plus petit arbre mature du monde et le plus grand? Qu'est-ce qu'il y a entre la tasse et la soucoupe qui la supporte? Combien de fois noue-t-on ses lacets dans une vie... et pourquoi?

Elle coupa l'eau.

Bianka, par la puissance de son accablement physique et mental, sécha le minimum (s'il y en a un) de sa personne et s'échoua sur le couvre-lit.

En ouvrant l'oeil plusieurs heures plus tard, elle songea à Joshua. Il avait été comme un frère pour elle. Elle pouvait compter sur lui. Restait-il encore dans cette ville? À défaut de lui permettre d'achever dans sa quête, il pourrait lui donner preuve qu'elle était belle et bien vivante.

Elle sortit. C'était le printemps dehors. Un printemps sale. Un printemps d'hiver crasseux, d'épais crachats visqueux de fin de grippe, de longues nuits courtes. Pas un printemps en fleurs. Un printemps à nettoyer si on ne veut pas attendre les prochains froids pour un peu de vacuité et d'évasion. Bancs de neige noir. De roches. Des milliards de roches, des milliards de vies partout. Des îlots grouillants de vie. Le monde est petit? Dur à croire. Sur son chemin, au coin de la rue, un râteau scindé en deux. Et si, au delà d'exister, ce râteau avait vécu? Quelle était la différence entre un râteau et un homme?

On ouvrit la porte. Colocataire. Joshua envahissait l'espace ailleurs. Il reviendra dans peu de temps. Où était-il? On l'ignorait. On devinait vaguement. Encore une fois de trop.

Elle s'assit sur les marches qui menaient au trottoir. Bianka ne s'était pas ennuyée de sa ville natale. Ses bruits, ses odeurs lui étaient sans délai familiers, mais au fond, elle le reconnaissait, cette ville était semblable aux autres. Que le nom qui change.

Joshua n'était pas là. Devrait-elle l'attendre? L'attendre? Devait-elle rester ici ou partir à sa recherche? Espérant peut-être le croiser?

Assise, immobile, avant même d'entreprendre la moindre action, songeuse, elle se demanda si le pas prochain dans cette ville allait être celui de celle qui cherche ou celui de celle qui a cherché.

 

Charles Roy

Collège Lionel-Groulx

Organisations: Lionel-Groulx

Lieux géographiques: Auschwitz, Pointe-Claire, Assise

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