Face-à-face avec l'armée

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Quatrième chronique en direct de l'Asie

Armée des soldats de terre cuite

Difficile de rester de marbre face à une armée en terre cuite. Un millier de soldats vieux de plus de deux millénaires, ça fesse.

Pourtant, malgré l'importance de cette découverte archéologique, ce face-à-face n'a pas su gagner mon cœur. Peut-être parce que le nombre de touristes excédait largement celui des protecteurs du tombeau. Peut-être parce que les épées, les lances, les arcs, les haches et les arbalètes que portaient les soldats, dérobées peu après la mort de l'empereur, ont fait place aux mégaphones des guides. Peut-être, aussi, parce que je m'attendais à visiter quelque chose qui ressemble davantage à un tombeau qu'à un hangar d'avions. L'armée de l'air, ça n'existait pas du temps du premier empereur!

Pour la petite histoire, Qin Shi Huang unifia la Chine au deuxième siècle avant notre ère. Empereur plutôt sanguinaire et mégalomane, il s'est constitué une armée pour continuer à régner sur le royaume des morts. Plus de 500 000 ouvriers réalisèrent son tombeau. Après la mort de l'empereur, les soldats qui gardaient le tombeau n'ont pas su le protéger du peuple affamé et révolté, qui le pilla de ses armes. Un paysan qui creusait un puits en 1974 est à l'origine d'une des plus grandes découvertes archéologiques au monde.

Malgré l'aspect grandiose du site, ma déception tient surtout du fait que l'Armée des soldats de terre cuite ne forme pas un seul bataillon, compact, intact, comme le laissent supposer les images généralement véhiculées. Les soldats et les chevaux sont répartis en trois différentes fosses. Et la plupart sont en petits morceaux. Une armée d'archéologues s'affaire à les déterrer et à les reconstituer un par un, pièce par pièce, sous les yeux des touristes. Plus de 5000 de ces personnages grandeur nature reposeraient encore sous terre.

Dans le bâtiment principal, les soldats attendent l'ennemi dans des tranchées, par rangs de quatre, ils font face aux visiteurs qui ont payé un prix d'or pour les rencontrer. Chacun d'eux est différent. Mais difficile de discerner leurs traits et la qualité du travail de l'artiste, puisqu'ils sont en contrebas, à quelques mètres des caméras, bien protégés.

Au cœur de la Chine

Regrettons-nous ce «détour» à Xi'an? Absolument pas! L'Armée des soldats de terre cuite, en banlieue de la ville, demeure impressionnante. Et nous nous serions mordu les doigts d'être passés à côté. Aussi, contrairement aux soldats, nos attentes quant à Xi'an étaient plutôt faibles. La métropole de 4,5 millions d'habitants a su nous conquérir. Nous avons fait une incursion de quatre jours au cœur de la Chine, qui a des siècles durant été le nombril de l'Orient. Observez le pays sur une carte, mettez votre doigt au milieu... Xi'an est là!

Manu et Louka n'en avaient rien à cirer des bonshommes en terre cuite. Ils ont toutefois été éblouis par un spectacle son, lumière et eau en face de la Grande Pagode de l'Oie sauvage. Après un repas où j'ai mangé une soupe à la nouille de près de quatre mètres de long, nous avons rejoint le regroupement compact de Chinois rassemblés devant une gigantesque fontaine. Sur des airs classiques russes, allemands et même un extrait de Casse-Noisette, la fontaine s'illumine, danse, crache des jets quelque 30 mètres dans les airs... Époustouflant!

Comme d'habitude, trouver un taxi en ville est une tâche ardue, voire impossible un samedi soir à la sortie d'un site bondé. Même en nous éloignant de la foule sur plus d'un kilomètre, impossible de trouver une voiture! Désespérés, nous avons monté à bord d'une moto-taxi peu puissante disposant d'une petite cabine arrière. Trois fois le prix pour trois fois plus long! Après avoir roulé pendant un bon moment à contre-sens en évitant les véhicules, notre chauffeur a finalement opté pour le trottoir bondé en frôlant les piétons.

Une d'entre elles a eu moins de chance la veille. En nous promenant en ville, nous avons aperçu un attroupement plus dense qu'à l'habitude. Puis les hurlements déchirants d'une femme, constants comme un métronome. Elle avait été frappée par une voiture et était prise en-dessous. Quelques policiers étaient sur place, l'air désoeuvré. Personne ne s'occupait de la pauvre, laissée à elle-même. Frédéric a offert aux policiers de soulever la voiture. Au nombre de curieux qui entouraient le véhicule, ce serait largement suffisant pour dégager la blessée. L'agent de la paix lui a souri et a fait un signe de la main. Tout est sous contrôle...

Réservé aux Chinois

Nous sommes arrivés à Xi'an (prononcez «Siane») comme la ville se réveillait. Frédéric avait déniché un appartement sur internet, juste à côté de la tour de la Cloche, en plein centre de la ville. Nous tentons d'expliquer au chauffeur de taxi de nous y déposer. Juste comme nous apercevons la fameuse tour, il bifurque dans une ruelle, puis éteint son moteur. Clairement, il fait fausse route. Nous tentons de le rediriger vers la tour de la Cloche, en se disant qu'on trouvera bien l'appartement par nous-mêmes, mais déterminé à nous amener à bon port, il interroge deux passants. L'un d'eux nous dit en anglais - quelle chance - qu'il travaille justement là où nous souhaitons aller. Exactement là où le chauffeur nous avait amenés!

Nous sortons du taxi, escortés par le jeune homme. Arrivés dans le hall d'entrée, il nous indique où sont les ascenseurs. Au huitième étage, nous hésitons quelques secondes avant de frapper à 7 heures du matin à la porte 8017. Ça a tout l'air d'un appartement, pas d'une agence de location... Une jeune femme nous ouvre, en sous-vêtements de nuit, les cheveux hirsutes, la bouche pâteuse. Oups! Nous lui montrons l'annonce de Smile Apartments. Ses neurones prennent quelques secondes avant de se connecter. Elle baragouine quelque chose en Chinois. Nous baragouinons quelque chose en anglais. Silence.

Derrière elle, un bureau. Nous sommes à la bonne porte. Nous insistons. Après une brève hésitation, elle nous conduit deux portes plus loin, ouvre. Un appartement! Reste les formalités. Le traducteur sur mon téléphone sauve la mise. Plus tard, à l'heure d'ouverture normale d'un bureau, maintenant vêtue, peignée et souriante - elle travaille pour Smile Apartments -, elle nous montrera un papier qu'elle a visiblement rédigé à l'aide d'un traducteur: «Vous ne devriez pas être ici. Cet appartement est normalement réservé aux Chinois. N'en parlez pas à d'autres étrangers.» Promis, nous resterons discrets!

Notre appartement était situé au cœur de l'action de Xi'an, grande ville aux larges boulevards et aux larges trottoirs... même dans l'enceinte de la vieille ville, tout à fait moderne. Nous avons fait de belles trouvailles dans le quartier musulman. Oui, des Chinoises voilées, ça existe! La route de la Soie a transporté l'Islam jusqu'en Chine, à dos de chameau. C'est d'ailleurs l'endroit idéal, en ville, pour le commerce des souvenirs.

Négociation 101

En voyageant dans des pays comme le Maroc et l'Inde, Frédéric et moi avons peaufiné l'art de la négociation. Car en Chine, tout se négocie. La difficulté est de connaître la valeur réelle de la marchandise convoitée. Il faut donc en arriver à une somme acceptable pour les deux parties. Pour franchir la barrière de la langue, une calculatrice est souvent utile. On peut aussi apprendre certains gestes, comme former un «x» avec les doigts, ce qui signifie «10».

Voici le scénario habituel. On s'intéresse à un objet. Le commerçant nous donne un montant qui sert de base à la négociation, parfois un peu trop cher, parfois ridiculement trop élevé, genre 20 fois le prix. On lui indique en écarquillant les yeux, en haussant un sourcil ou les deux à la fois et en prononçant une onomatopée que nous ne paierons pas ce montant. Le vendeur le sait fort bien. Si, à ce moment, on propose un prix en retour, une règle implicite veut qu'on ne reparte pas les mains vides. C'est là que le jeu commence.

En couple, nous formons un duo efficace. Je joue généralement le rôle de la marâtre qui refuse que son mari dépense. Frédéric endosse celui de l'acheteur désintéressé, soumis à la volonté de sa femme qui porte la culotte, mais déterminé à conclure une vente au péril de sa vie. Il propose un montant très bas. Le commerçant proteste et baisse son prix, disons, de 30%. Frédéric renchérit en augmentant son prix de 5%. Je rouspète, menace mon conjoint, lève les yeux au ciel.

La négociation se poursuit ainsi, jusqu'à ce que mon tendre époux affiche un prix qu'il dit final et refuse d'augmenter davantage la mise. Le vendeur insiste. J'ai des couteaux dans les yeux. Frédéric cède alors sous la pression de sa Germaine de femme et fait mine de s'en aller. Le marchand l'attrape par le bras et accepte le prix proposé. Tout le monde est content. Hier, j'ai si bien joué mon rôle que Frédéric a cru que j'étais vraiment fâchée contre lui!

Sur les rails

Pour la première fois, nous avons pris un bus en Chine. Nous préférons généralement le train. Les enfants peuvent se déplacer, l'espace est moins restreint, il y a une toilette pour les pipis urgents. Essayez de vous lever de votre siège dans un bus en marche! Surtout avec la conduite plutôt brusque de la plupart des chauffeurs...

Mais l'Armée des soldats de terre cuite n'est accessible que par la route. Nous avons d'abord sauté dans le bus 205. Dans le mauvais sens. Oups! Finalement arrivés à la gare, d'où partent les autobus en route vers les sites archéologiques des environs, nous cherchions le bus 306. Des rabatteurs nous ont rapidement trouvés. Nous les avons esquivés, tant bien que mal. Un merci tout spécial aux quatre garçons en patins à roues alignées avec qui nos enfants ont joué sur une place publique. Ils m'ont appris à dire «Armée des soldats de terre cuite» en mandarin. Ça sonne un peu comme «Pbingmayo».

À la recherche du bus 306, tous les arguments étaient bons pour les rabatteurs qui nous talonnaient: bus bondés (nous avions des places assises), plus disponibles à cette heure (nous n'avons même pas attendu), non climatisés (faux), lents (pas si pires), chers (au contraire)... On nous a même envoyés au mauvais endroit et tenté de nous soutirer une commission! On nous offrait de nous emmener pour 400 yuans. Le trajet en bus nous aura finalement coûté 28 yuans, soit moins de 5$!

Nos trajets en train sont eux aussi économiques. Voyager en classe «couché dur» ce n'est finalement pas si dur. Il s'agit de cabines ouvertes comprenant six couchettes au matelas pas très mou, disposées sur trois étages. Nous nous remettons d'ailleurs aujourd'hui d'une troisième nuit dans le train en autant de semaines. Après un premier trajet plutôt pénible, nous avons trouvé la solution pour un dodo presque paisible: nos deux garçons partagent une troisième couchette.

Quand nous réservons nos billets, le commis ne pige pas. «Mais non! Ne payez pas pour une couchette supplémentaire, c'est gratuit pour vos enfants», nous explique-t-il en mandarin (traduction libre). Ouais, le Chinois moyen peut sûrement partager un mini-lit avec son bambin pour économiser quelques dollars, mais nous n'avons pas le format chinois. Je mesure 6 pieds, Frédéric mesure 6 pieds, Louka a 2 ans et le format d'un garçon de 4 ans, Manu a 4 ans et le format garçon de 6 ans. C'est comme essayer de faire entrer un obèse dans un banc d'avion! Nous nous obstinons, insistons. La file derrière nous s'allonge. Finalement, le commis cède, nous prenant sûrement pour des touristes tarés qui ne pigent rien.

Les wagons sont bondés de Chinois, le lieu idéal pour des rencontres. Dans le train nous menant de Pingyao à Xi'an, j'ai fraternisé avec un groupe de jeunes fêtards. Pas évident d'échanger quand personne ne parle la langue de l'autre. Nous y sommes pourtant arrivés! Je sais maintenant dire en mandarin: «J'aime les nouilles!» Mon accent est à travailler. Nous avons «discuté» pendant deux heures, riant de notre incompréhension mutuelle. La chef de wagon a dû intervenir à plusieurs reprises. Ses appels au calme étaient plutôt timides. Quand j'ai levé la tête, j'ai aperçu des dizaines de têtes qui nous fixaient silencieusement, sur toutes les couchettes. Nous étions les vedettes d'un spectacle impromptu.

Hier soir, nous avons fait le trajet de Xi'an à Shanghai. Plusieurs sites en chemin étaient dignes d'intérêt. Toutefois, avec deux jeunes enfants, nous préférons limiter les déplacements. Nous faisons le deuil de certaines destinations pour notre qualité de vie. Nous nous constituons donc des bases, desquelles nous visitons les environs. Il est plus facile de voyager en métro ou en train sur de courtes distances quand nous ne sommes pas chargés de deux gros sacs à dos et d'une valise. Shanghai sera donc notre base pour au moins dix jours.

Du 30e étage de notre appart-hôtel, nous observons les gratte-ciel environnants. Vertigineux! J'ai hâte de découvrir la ville en contrebas. Faudra attendre que tout le monde se réveille de sa sieste. Pour ma part, avec ce voyage, je réalise un rêve...

 

L'ASIE EN BREF...

Comment texter des caractères chinois avec un téléphone comme le iPhone? Les jeunes connaissent généralement le pinyin, une transcription en alphabet grec des caractères chinois. Il suffit d'écrire «nihao» pour que le téléphone suggère une série de caractères chinois probables, dont celui correspondant à «bonjour». On clique sur le bon et le tour est joué. Pour ceux qui ne sont pas à l'aise avec le pinyin, une option permet de dessiner les caractères avec les doigts.

Pout, pout! Je suis là. Pout, pout! Tasse-toi. Pout, pout! Juste pour le fun. Un conducteur sans klaxon est démuni et malheureux.

Certains rouleaux de papier de toilette n'ont pas de rouleau. Le papier est enroulé sur lui-même, plutôt qu'autour d'un tube de carton. De toute façon, le papier de toilette est généralement déposé directement sur le comptoir ou le réservoir, plutôt que sur un support. Ça, c'est quand il y en a...

Visiblement, les Chinois aiment bien les voyages organisés. Outre le fait qu'ils se déplacent en groupes précédés d'un guide armé d'un mégaphone et d'un fanion, ils sont aisément identifiables aux chapeaux ou aux casquettes identiques dont ils sont généralement coiffés. Pas toujours seyant!

Dans les trains, de l'eau bouillante est offerte dans chaque wagon. Parfait pour le thé et les nouilles ramen!

Les camions ont priorité sur les voitures qui ont priorité sur les motos, puis les vélos et, au bas de la chaîne, les piétons. Où se situe la poussette dans cette loi de la jungle urbaine? Au niveau du piéton, à la différence près qu'elle force le chemin dans une foule!

Dans les appartements et les hôtels, des gougounes sont mises à la disposition des résidents. Il est mal vu de ne pas se déchausser en arrivant dans une pièce. Dans notre hôtel de Pingyao, j'étais chaussée des sandales Playboy qu'on m'avait offertes!

Les chaînes de restauration rapides comme McDonald's et PFK offrent un service de livraison à moto.

Les Chinois assument que nos enfants parlent anglais. Quand ils les gratifient d'un «hello» ou parfois d'une expression plus élaborée, ils sont surpris d'apprendre qu'ils ne connaissent pas - encore - un mot d'anglais. Malgré nos explications, certains insistent pour leur faire la conversation dans une langue qu'ils ne comprennent pas, espérant en vain des réponses.

En Chine aussi, les dépanneurs sont tenus par des Chinois!

 

À lire...

Train-train quotidien - 3e chronique

Spotlight sur Shanghai - 5e chronique

 

 

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Derniers commentaires

  • Luc Falardeau
    25 juin 2012 - 23:34

    Je suis étonné que plus de 5000 soldats reposent encore sous terre et qu’ils sont tous unique. J’ai bien apprécié votre art de la négociation et vos expériences avec l’iphone. Je vous trouve bien courageux et futés.

  • Geneviève
    25 juin 2012 - 15:42

    Bonjour Marilaine! Continue de profiter pleinement de ce rêve que tu réalises en compagnie de tes hommes, ta famille;-) Au plaisir de te lire à nouveau bientôt. G;-)